Remontons un peu le fil de l’histoire. Nous sommes à l’automne 2025 et c’est à cette période que toute cette histoire prend discrètement ses origines. A l’époque, Meta (comme à son habitude) modifie une nouvelle fois ses conditions d’utilisation de WhatsApp Business. L’un des objectifs de la manoeuvre ? Couper l’accès aux assistants IA tiers que sont ChatGPT, Gemini, et consorts qui sont des concurrents majeurs dans leur volonté de faire croître leur propre modèle (Meta AI) d’IA générative. Le 15 janvier 2026 tout devient officiel. En un coup de baguette magique les concurrents sont éliminés et laissent le champ libre à Meta AI qui devient la seule IA autorisée à agir au cœur de la messagerie la plus utilisée de la planète (avec la bagatelle de 3 milliards d’utilisateurs au passage).
Ce passage en force, diront certains, ne passe pas inaperçu et les réactions ne se sont pas faites attendre. C’est ainsi que 3 sociétés avaient déjà réagi dès la fin 2025 auprès des autorités européennes : l’américaine The Interaction Company, la française Agentik ainsi qu’une société espagnole dont le nom n’a pas fuité. Bruxelles décide alors d’ouvrir une enquête formelle dès décembre 2025 tout en prenant soin d’envoyer une communication des griefs directement à Meta en février 2026. C’est technique, c’est légal, mais l’aboutissement ne sera pas sans conséquence vous allez le voir. On avait déjà évoqué l’épisode 1 de ce sujet en vous expliquant comment WhatsApp avait commencé à verrouiller les IA tierces mais aussi pourquoi Bruxelles avait décidé de ne pas laisser passer cette fois-ci.
Bruxelles sort une mesure du placard… depuis 17 ans
Face au mur qui se présente à eux, Meta fait tout son possible (ce que eux jugent possibles) pour ramener de la sérénité dans l’histoire. En mars de cette année, elle commence son opération séduction en proposant un accès payant à son API. La commission rejette la proposition qu’elle juge « économiquement insoutenable ». Pas de panique chez Meta qui revient à la charge en mai avec un mois d’accès gratuit. Plus intéressant sur le papier mais la Commission ne succombe toujours pas, elle demeure inflexible. Dernier round en date, cette fois-ci c’est du côté de Bruxelles que cela se passe. Ils ont fouillé dans leur arsenal de mesures en stock et en ont sorti une du placard : les mesures provisoires antitrust, qui n’avaient plus étaient utilisées depuis… 2008.
Bien que très rarement utilisées, ces mesures ont un effet blast fulgurant : elles s’appliquent immédiatement et ce, même sans attendre la fin de l’enquête (une enquête peut durer plusieurs années au niveau de la Commission européenne). Il reste encore 5 jours à Meta pour (ré)agir rapidement et éviter le couperet. Pourquoi avoir choisi de dégainer ces mesures plutôt que d’autres ? C’est Teresa Ribera, vice-présidente de la Commission chargée de la concurrence qui prend le micro pour l’expliquer : sans cette intervention sous cette forme, Meta risquait “d’ancrer durablement » sa domination sur le marché de l’IA, causant un préjudice « grave et irréparable ». Si l’on résume, c’est une sorte de bouclier que vise à déployer Bruxelles d’ici 5 jours à l’égard des autres acteurs de l’IA dans le monde. A noter tout de même que ces mesures qui peuvent entrer en vigueur dans 5 jours resteront actives pendant 3 ans soit jusqu’en juin 2029 au plus tard.
Le libre arbitre des utilisateurs, argument massue
Du côté de Meta on a remisé le champagne au frais et c’est plutôt la soupe à la grimace qui domine. La firme américaine parle de décision « totalement infondée » et annonce (sans surprise) son intention de faire appel. Son argument principal est technique, voir même purement matériel. Dans un contexte de forte montée en charge des IA tierces via l’API WhatsApp, cela pousserait dans le rouge toutes leurs infrastructures physiques. L’éternel dilemme de tous les acteurs de l’IA en résumé. Face à cette complainte, Bruxelles n’a pas été convaincue et a surtout décidé d’agir sans attendre.
Du côté de Bruxelles, la liberté de choisir son assistant IA, plutôt que de se le voir imposer, n’est pas une question secondaire
Derrière ces menaces entre institution et géant de la tech, il y a tout simplement la question du choix. Thomas Regnier, porte-parole numérique de l’UE en résume parfaitement les enjeux : « La loi européenne n’est pas négociable. La Commission ne peut pas accorder de passe-droit, tout comme un policier ne peut pas laisser un conducteur violer les limitations de vitesse. » Une déclaration claire, des actions rapides et fulgurantes, on voit que du côté de Bruxelles, la liberté de choisir son assistant IA, plutôt que de se le voir imposer, n’est pas une question secondaire.
Le passif entre Meta et la Commission européenne ne date pas d’hier. Si l’on ressort les dossiers, Meta a déjà écopé de 200 millions d’euros d’amende en 2025 pour non-respect du DMA, et de 798 millions en 2024 pour abus de position dominante autour de Facebook Marketplace. L’ardoise est déjà remplie et elle risque encore de s’alourdir puisqu’une enquête nationale est ouverte (cette fois-ci uniquement en Italie) concernant le déploiement de Meta AI dans WhatsApp. L’entreprise est une fois encore dans la tempête et l’Europe demeure un continent qu’il est compliqué d’aborder pour les géants de la tech. Mais bien qu’étant en pleine tempête, Meta doit manoeuvrer très vite et n’a que jusqu’au 16 juin pour se mettre en conformité. Le compte à rebours est lancé et il s’accélère.