Il aurait misé la coquette somme de plus de 2,7 millions de dollars sur la plateforme de paris prédictifs Polymarket, en puisant dans les données internes confidentielles de son propre employeur. Gains estimés : 1,2 million de dollars.
Il connaissait les réponses avant tout le monde et au bout d’un moment son tour de passe passe n’a plus dupé personne. Derrière le pseudonyme « AlphaRaccoon » sur Polymarket, Spagnuolo aurait placé pas moins de seize transactions entre octobre et décembre 2025 sur les marchés liés au Year in Search, le célèbre classement annuel que Google publie sur les personnalités les plus recherchées. La mécanique est d’une simplicité déconcertante pour qui a les accès privilégiés : il consultait l’outil interne agrégeant les données de recherche, puis plaçait ses mises en conséquence. Simple, basique. Quelques heures, pas plus. Un pari de 381 dollars sur le chanteur d4vd se transformait en jackpot pour l’ingénieur.
Au total, celui-ci aurait engagé plus de 2,7 millions de dollars de paris sur ces marchés, selon la plainte fédérale déposée devant le tribunal du District Sud de New York. Pour Jay Clayton, procureur américain en charge du dossier, la qualification est sans ambiguïté : délit d’initié. Spagnuolo aurait sciemment violé ses obligations envers Google pour engranger des profits sur une plateforme de paris décentralisés. Mais l’affaire ne s’arrête pas là, puisqu’il fait face à trois chefs d’accusation : fraude sur les marchés financiers, fraude électronique et blanchiment d’argent. Que peuvent lui coûter ces fraudes ? La peine maximale peut atteindre vingt ans de prison tout de même. Pour l’heure, il a été libéré sous caution contre la somme de 2,25 millions de dollars.
Polymarket, terrain de jeu des initiés ?
Cette affaire, bien qu’elle puisse nourrir de futurs scénarios de films, n’est pas un cas isolé. En avril dernier déjà, un soldat des forces spéciales américaines avait été arrêté pour avoir parié (et empoché) plus de 400 000 dollars en misant sur la capture de Nicolás Maduro au Venezuela, dont il connaissait le déroulement à l’avance. Bien que le second cas s’appuie sur une affaire autrement plus sensible, ces deux affaires, avec deux profils très différents, suivent la même logique : transformer une information privilégiée en avantage financier sur des marchés censés reposer sur la « sagesse collective ».
Il aurait misé la coquette somme de plus de 2,7 millions de dollars pour des gains estimés à 1.2 million de dollars
La plateforme de paris Polymarket ne reste pas muette dans cette histoire et entend se défendre. Elle revendique même d’avoir coopéré activement avec les autorités, se présentant comme le seul marché prédictif dont la coopération a conduit à des inculpations pour délit d’initié aux États-Unis. Cela paraît être vertueux comme démarche mais à y regarder de plus près, l’argument est à double tranchant car d’un côté il souligne l’engagement de la plateforme, mais aussi valide la réalité des abus qui s’y produisent. Dans cette affaire, la transparence de la blockchain (censée protéger les utilisateurs) est souvent ce qui finit par trahir les fraudeurs. Les transactions trop parfaites laissent des traces indélébiles.
Google pris en défaut sur sa sécurité interne
Du côté de la firme de Mountain View, Google a placé Spagnuolo en “congé administratif”, une belle manière de le mettre au placard sans le dire. Cette affaire et son timing tombent mal pour le géant, déjà sous pression judiciaire sur plusieurs fronts (notamment dans ses batailles antitrust). Ainsi, voir un ingénieur senior retourner les données maison pour s’enrichir personnellement, c’est le genre de trahison interne qui laisse des traces bien au-delà du cas individuel et qui entache toute l’imagerie respectable que tente d’imposer Google aux yeux de tous. C’est pourquoi la question qui émerge de ce fait d’initié est plus large : comment un groupe comme Alphabet (maison mère de Google), qui renforce constamment ses protocoles de sécurité, a-t-il pu laisser une telle faille humaine prospérer aussi longtemps ?
Au-delà du scandale, cette affaire trouve des répercussions auprès de toute l’industrie tech. Les données internes (jusqu’ici perçues comme des secrets industriels classés confidentiels) peuvent désormais être monétisées en quelques clics sur des plateformes décentralisées ouvertes au monde entier. Et si les règles historiques du délit d’initié s’appliquent déjà, comme le démontre le DOJ (Département de la Justice des États-Unis) en s’appuyant sur le Commodity Exchange Act, leur interprétation devra probablement évoluer pour couvrir une nouvelle génération de plateformes spéculatives. Cet exemple met en lumière une évidence qui n’est pas nouvelle, le Web3 n’est plus un abri pour l’illégalité. Et Google non plus n’est pas non plus à l’abri de ses propres employés. À suivre de près, notamment à l’aune des nouvelles dynamiques qui reconfigurent les moteurs de recherche.