La France abandonne Windows au profit de Linux : facile à dire, difficile à faire
L’État français envisage d’abandonner Windows, le système d’exploitation de Microsoft, au profit de Linux et de l’open source. Cette démarche est encourageante et doit être soutenue, mais la bataille est loin d’être gagnée. Voici mon avis à ce sujet.
Abandonner Windows pour passer sur Linux, beaucoup y ont pensé, beaucoup ont essayé, certains ont réussi, d’autres non. Vous voulez des exemples ? Je vais vous en donner.
Un exemple de réussite : la Gendarmerie nationale utilise GendBuntu, une version modifiée d’Ubuntu, depuis 2008. Aujourd’hui, plus de 70 000 postes de travail tournent sous ce système d’exploitation.
Un exemple d’échecs : la ville de Munich, en Allemagne. En 2003, les conseillers municipaux avaient choisi d’entamer une migration de Windows vers Linux (sous LiMux), mais en 2017, un retour arrière a été entamé. La principale raison : des difficultés avec les logiciels. À Munich, ce changement a aussi été influencé par un changement de majorité politique à la mairie, et puis, depuis 2020, avec une nouvelle équipe municipale, Munich a voté pour revenir progressivement à l’open source sans forcément penser à remettre LiMux. Alors oui, les choses ont bien évolué en faveur de Linux ces dernières années, mais le scénario d’un échec doit être pris en considération comme un risque potentiel.
Si parfois il y a un retour arrière, ce n’est sûrement pas un hasard. Au sein d’un système d’information, changer le système d’exploitation des postes de travail, c’est une décision forte et impactante à plusieurs niveaux :
- Les équipes techniques ont une expertise avec Windows qu’elles n’ont peut-être pas avec Linux,
- Les utilisateurs sont habitués à l’interface de Windows depuis 5 ans, 10 ans, et parfois plus,
- Les éditeurs conçoivent leurs logiciels en priorité pour les rendre compatibles avec Windows, ce dernier étant très largement le système d’exploitation le plus populaire.
Maintenant, rentrons dans le vif du sujet.
Sommaire
La principale difficulté n’est pas de quitter Windows
Ces dernières années, Linux a fait beaucoup de progrès pour devenir plus accessible auprès du grand public et des utilisateurs finaux. Des distributions comme Ubuntu, Linux Mint et même Zorin OS sont des exemples parmi tant d’autres. Les interfaces sont agréables et dans certains cas, il y a un effort effectué sur l’expérience utilisateur pour justement rendre plus simple cette transition.
Ainsi, tout est fait pour que l’utilisateur final se retrouve face à un bureau avec une barre des tâches, un menu Démarrer, une liste d’applications et un Explorateur de fichiers. Comme sur Windows. Alors, certains diront que ce n’est pas le but, mais c’est important pour que certaines personnes franchissent le pas.
Finalement, pour un utilisateur final, qui n’a pas à gérer toute la configuration du système, ni même l’installation des applications, je ne pense pas que passer de Windows à Linux soit la plus grande difficulté. C’est un peu différent, mais je doute que ce soit pire que de passer de Windows 7 à Windows 8 où il y avait de grosses différences au niveau de l’interface.

Du côté des administrateurs systèmes, il y a plus d’enjeux car il faut assurer le déploiement, la configuration et la sécurisation des postes à grande échelle. On peut notamment citer plusieurs points importants :
- La compatibilité avec le matériel (pilotes) peut être une barrière sérieuse en fonction de l’ancienneté du parc affecté par la migration.
- Le chiffrement des postes de travail doit être révisé, car BitLocker de Windows doit être remplacé par son équivalent Linux (LUKS), ce qui implique de revoir de zéro la gestion centralisée des clés de récupération.
- Le cycle de vie de la machine : provisioning initial, pousser les logiciels et leurs mises à jour, politique de sécurisation, etc. Microsoft Intune supporte Linux sur certains points, mais il existe aussi d’autres outils comme la solution souveraine WAPT.
Le choix des applications et les limites de la compatibilité
Selon moi, la principale difficulté, ce sont les applications. Pourtant, l’écosystème applicatif sous Linux s’est bien développé, avec de plus en plus d’alternatives aux applications que tout le monde utilise sur Windows, voire même des versions compatibles. En effet, certaines applications disponibles sur Windows le sont aussi sur Linux, même si ce n’est pas une généralité. Fort heureusement, des outils comme Proton et Wine aident énormément les utilisateurs et progressent au fil des mois.
Toutefois, côté entreprise, il peut rapidement y avoir des difficultés avec certaines applications métiers (AutoCAD, par exemple), et plus basiquement, avec Microsoft Office. À ce jour, il n’existe pas de version native de Microsoft Office pour Linux.
N’allez pas me dire que LibreOffice et les autres alternatives sont aussi bien, je n’y crois pas. Au niveau des fonctionnalités, Microsoft Office a plusieurs longueurs d’avance sur les concurrents, et d’ailleurs, Microsoft l’a sûrement compris. Pour des usages basiques, les alternatives suffisent, mais pour des fichiers Excel complexes comportant des macros (VBA) ou des liaisons de données, Microsoft garde une avance technique qui peut être à l’origine de frictions lors d’une migration.
Ce que je veux vous dire par là, c’est que passer de Windows à Linux :
- Peut impliquer d’utiliser des alternatives moins complètes à ce que l’on connaît sur Windows. Cette perte de fonctionnalités doit être évaluée : a-t-elle des conséquences sur la production des utilisateurs ? Parfois avec moins, on fait aussi bien.
- Va impliquer des changements dans les habitudes des utilisateurs, en particulier si une alternative est utilisée. Les menus ne seront pas organisés de la même façon, les options nommées différemment, etc.
La bonne nouvelle dans tout ça, c’est qu’aujourd’hui, une immense partie du travail administratif se fait désormais via un navigateur Web. Donc, que le navigateur tourne sous Windows ou sous Linux, l’expérience de l’application métier reste identique. Cette évolution vers le cloud, avec beaucoup de SaaS, facilite la transition des postes de travail par rapport à il y a 10 ans.
On passe plus de temps dans les applications que dans les menus du système d’exploitation, je pense donc que le principal enjeu est côté applicatif.
Le cauchemar des périphériques
Sur un réseau d’entreprise, il n’y a pas que des postes de travail et des serveurs, il y a aussi des périphériques : les imprimantes USB ou en réseau, les gros copieurs multifonctions, et même les scanners portables. Il y a surement d’autres exemples, et franchement, ils peuvent aussi représenter un casse-tête, y compris s’il faut bien des pilotes avec la prise en charge de l’impression sécurisée.
Il y a encore des équipements bloqués en SMBv1 pour envoyer les scans vers un partage réseau, alors je doute qu’il existe un pilote compatible Linux pour ce type d’équipements. Cette migration peut donc aussi avoir un impact sur les périphériques et engendrer un renouvellement du matériel. Dans une moindre mesure, c’est une possibilité aussi au niveau des périphériques à destination des postes de travail. Certains adaptateurs USB fonctionnent sur Windows et Mac, mais pas sur Linux.

La formation de toutes les équipes
Passer de Windows à Linux et remettre en cause le socle applicatif, cela veut dire qu’il faut former l’ensemble des équipes : des utilisateurs finaux aux administrateurs systèmes. L’administration d’un parc informatique sous Windows, avec les outils Microsoft, ce n’est pas identique à la gestion de machines Linux.
Un technicien recruté pour ses compétences et son expérience dans l’administration d’infrastructures Microsoft (Windows, Active Directory, etc.), ne sera pas forcément à l’aise dès le départ avec ces nouveaux outils. Et puis, aura-t-il envie d’administrer un parc sous Linux ? La réponse n’est pas si évidente.
Le coût de cette transformation
L’État promet des économies en éliminant des outils comme Zoom et Teams au profit de Visio (intégré à la collection d’outils LaSuite). On peut se dire la même chose avec le passage de Windows à Linux qui éliminerait le coût des licences Microsoft.
Mais, en face, il y a bien des coûts :
- Coût de la migration : les ressources humaines et le matériel à remplacer, par exemple,
- Coût de formation : pour mettre à niveau les équipes techniques et l’accompagnement au changement des utilisateurs finaux,
- Perte de productivité : les utilisateurs seront obligatoirement moins productifs pendant une période de temps qui pourra varier d’une personne à une autre, d’un poste de travail à un autre.
Dans tous les cas, ce serait intéressant de connaître le TCO (Total Cost of Ownership) d’un parc informatique sous Linux. Il n’est peut-être pas inférieur à celui d’un parc sous Windows, mais il y a un bénéfice côté souveraineté et confidentialité. Je n’ai pas vraiment de retour d’expérience à ce sujet, mais je pense que le coût global de possession (TCO), qui inclut le matériel, la formation, l’assistance, la réingénierie des processus et la perte temporaire de productivité, est souvent plus élevé les premières années lors d’un passage à Linux et à l’open source.
Si la France accepte ces coûts de transition et cette inévitable baisse de productivité, ce n’est pas par simple plaisir de quitter Windows. C’est un investissement indispensable pour acquérir notre souveraineté numérique, la maîtrise de nos données et se protéger d’éventuelles conséquences liées à la situation géopolitique.
Conclusion
La solution technique existe toujours sous Linux. C’est la force de l’open source et du libre. La véritable difficulté pour l’État (ou toute grande entreprise), ce n’est pas l’absence d’outils, mais le fait de devoir choisir, assembler et maintenir ces briques technologiques. De son côté, Microsoft propose une solution “clé en main” avec Windows, Microsoft Office et toutes les solutions d’administration, que cela plaise ou non.
Pour l’heure, et comme je l’évoquais dans un précédent article, l’Etat pourrait s’orienter vers la distribution NixOS pour remplacer Windows. Cette volonté se traduit par la publication de projets nommés Sécurix et Bureautix. J’espère que l’État a également prévu Debuggix.
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