Jorge Gutiérrez, réalisateur mexicain à qui l’on doit The Book of Life, a déposé son projet le 7 mars. Feu vert le 27 mai. Dans l’animation traditionnelle, un pilote seul avale facilement vingt-quatre mois de développement. Là, c’est l’intégralité d’une série qui se réalise en seulement quelques semaines.
Ce tour de force porte le petit sobriquet de GenAI Creators’ Fund, un fonds lancé par Amazon MGM pour intégrer l’IA générative dans la chaîne de fabrication audiovisuelle. Son bras armé pour réaliser les projets se nomme quant à lui Project Nara. Il s’agit d’une plateforme développée avec AWS qui connecte des agents IA aux logiciels que les créateurs utilisent déjà (Maya, Blender, Unreal Engine, la suite Adobe, etc.). L’objectif : faire table rase des soucis techniques liés aux problèmes de cohérence visuelle entre les plans. Un problème récurrent dans toute l’industrie de l’animation.
Trois séries, trois paris
Trois projets ont été validés à l’occasion du GenAI Creators’ Fund : Punky Duck (Jorge Gutiérrez), Love, Diana Music Hunters signé Albie Hecht, ancien président de Nickelodeon, et Cupcake & Friends de BuzzFeed Studios. Des univers volontairement déjantés, pop et acidulés, fatalement calibrés pour un jeune public. C’est précisément là où ces projets questionnent le plus : toucher l’imaginaire des enfants avec des contenus générés par algorithme, c’est s’aventurer sur un terrain que beaucoup préféreraient éviter.
L’enthousiasme et ses fissures
Albert Cheng, directeur d’AI Studios chez Amazon MGM, a tenu à jouer les pompiers de service face à la situation naissante en prenant la parole lors de la présentation des projets : l’IA crée des emplois, assure-t-il, elle ne les détruit pas. C’est lui qui le dit mais rien ne nous oblige à le croire. En réduisant significativement les coûts de production, elle permettrait de lancer davantage de projets et donc d’offrir plus d’opportunités aux équipes créatives. Est-ce alors un cercle vertueux pour le monde artistique et créatifs ?
Voir Amazon valider des séries entièrement faites avec l’IA générative réveille des angoisses bien réelles dans toute une industrie
L’enthousiasme est vite douché puisque Cheng lui-même a glissé un mot qui trahit, à minima, une certaine ambivalence : il qualifie la technologie d’« addictive » et double la mise en mettant en garde contre le risque de laisser « les cerveaux s’atrophier » grâce à l’usage total de l’IA dans le monde créatif. Une alerte qui, venant du principal architecte du programme, a de quoi faire tiquer.
Hollywood porte encore les cicatrices de la grève des scénaristes de 2023 (la plus longue de l’histoire des studios californiens). A l’époque déjà, la question du remplacement par l’IA n’était pas théorique, elle était le cœur même des négociations. Du coup, voir Amazon valider des séries entièrement faites sous ce modèle réveille des angoisses bien réelles dans toute une industrie. En France, 4 000 artistes ont réclamé une loi pour encadrer l’IA dans la création, et le CNC a commencé à serrer la vis sur les aides cinématographiques pour exclure les œuvres où l’IA remplacerait l’auteur. Le signal envoyé par Amazon arrive au pire, ou au meilleur, moment, selon le camp où l’on se place.
Un effet domino pour toute l’industrie
Ici on parle de trois séries pour enfants mais c’est dézoomant que l’on prend conscience de la pleine portée de ces projets pionniers. Valider des productions IA sur une plateforme aussi massive que Prime Video, c’est normaliser une pratique que la majorité des studios observaient encore de loin ou se refusaient pour partie à voir. OpenAI a longtemps courtisé Disney avec Sora (avant de se retirer). Netflix et Spotify expérimentent eux aussi. Amazon avait déjà esquissé cette stratégie en début d’année. La concrétisation est arrivée plus vite que prévu. Aucune date de sortie n’est encore communiquée pour les trois séries, mais si le rythme annoncé se confirme, l’attente ne sera pas longue et la lame qui suivra promet d’être gigantesque.